Protéger les enfants en ligne : pour une réponse à la hauteur des risques

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Les appels à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de
quinze ans se multiplient en Tunisie. Ces propositions, souvent présentées comme des «
interdictions », relèvent techniquement de restrictions d’accès fondées sur l’âge. Elles
expriment une inquiétude que beaucoup de parents partagent.
Cette inquiétude est légitime.

Nous voyons des enfants qui passent des heures devant leurs écrans, exposés à des usages
numériques qui peuvent aƯecter leur sommeil, leur bien-être, leur confiance en eux ou leur
parcours scolaire. Nous savons aussi que les réseaux sociaux sont devenus le théâtre du
cyberharcèlement, de sollicitations sexuelles, de la diffusion de contenus violents ou
haineux et de nouvelles formes d’exploitation des enfants.

Les réseaux sociaux ne sont pas seulement des espaces de risque. Ils sont aussi des lieux
d’apprentissage, de créativité, de participation, d’expression et d’accès à l’information pour
toute une génération. Notre responsabilité n’est pas de choisir entre ces opportunités et les
risques de protection. Elle est de faire en sorte que les enfants puissent bénéficier des
premières sans être exposés aux seconds. Cela suppose aussi de travailler avec les
entreprises du numérique afin que la sécurité, la vie privée et le bien-être des enfants soient intégrés dès la conception des services.

En Tunisie, selon une enquête U-Report menée en ligne en 2021, près d’un adolescent sur
deux déclare avoir vécu ou observé une forme de violence en ligne.
Ce débat n’est pas propre à la Tunisie. De nombreux pays s’interrogent aujourd’hui sur la
meilleure manière de protéger les enfants dans l’environnement numérique. Si les
restrictions d’âge continuent d’attirer une attention politique importante notamment en
Australie, au Royaume-Uni, au sein de l’Union Africaine et dans plusieurs pays européens, il
apparaît de plus en plus qu’elles ne peuvent constituer qu’un élément d’une approche
globale. À elles seules, elles ne suffisent pas à garantir la sécurité des enfants en ligne, mais risquent de les priver de certains bénéfices du monde numérique.

Une interdiction des réseaux sociaux pour les plus jeunes peut donc en eƯet constituer une
partie de la réponse. Elle peut réduire certaines expositions et envoyer un signal fort sur
l’urgence de la situation. Mais la seule interdiction ne résoudra pas le problème, car les
risques auxquels sont confrontés les enfants ne sont pas uniquement liés au fait qu’ils
utilisent les réseaux sociaux. Ils tiennent aussi à la manière dont ces plateformes sont
conçues.

Leurs algorithmes privilégient l’engagement plutôt que le bien-être. Ils recommandent des
contenus toujours plus captivants, parfois plus extrêmes. Leur modèle économique repose
largement sur le temps d’attention. Les mécanismes de modération restent souvent
insuƯisants face aux contenus préjudiciables auxquels les enfants peuvent être exposés.
Lorsque des restrictions d’âge sont mises en œuvre isolément, les caractéristiques de
conception à l’origine de ces risques — notamment les systèmes de recommandation qui
amplifient des contenus illicites et les fonctionnalités conçues pour maximiser l’engagement
— demeurent, elles, inchangées. De telles restrictions peuvent aussi réduire l’incitation des
entreprises à investir dans des systèmes qui améliorent l’expérience des enfants en ligne :
plutôt que de concevoir des plateformes sûres et adaptées à leur âge, elles pourraient être
tentées de simplement exclure les mineurs. Enfin, les enfants restent exposés aux risques
lorsqu’ils accèdent à des plateformes non couvertes par ces restrictions ou contournent les
contrôles — comptes empruntés, appareils familiaux partagés — avec, dans ce cas, un
risque accru de moins signaler les abus qu’ils subissent, sachant qu’ils n’étaient pas censés
se trouver sur ces services.

Autrement dit, nous demandons aujourd’hui aux enfants de se protéger d’environnements
qui n’ont pas été conçus en pensant d’abord à leur sécurité.
Nous demandons aux parents de contrôler des technologies dont les mécanismes
échappent largement à leur maîtrise.

Nous demandons aux écoles de réparer les conséquences d’écosystèmes numériques
conçus avant tout pour capter l’attention. C’est pourquoi le débat ne devrait pas porter uniquement sur le comportement des enfants.
Il devrait aussi interroger la responsabilité des plateformes.

Dans d’autres secteurs, lorsqu’un produit présente des risques pour les enfants, nous
exigeons des fabricants qu’ils améliorent sa sécurité. Pourquoi accepterions-nous moins
d’exigences pour des plateformes utilisées quotidiennement par des millions d’enfants et de
jeunes ?

Aucun pays ne peut, à lui seul, transformer les modèles économiques des grandes
plateformes mondiales.

Plusieurs pistes peuvent toutefois être envisagées, selon les priorités et le contexte national, telles que :
 Renforcer progressivement le cadre juridique,
 Exiger l’intégration de la sécurité dès la conception des services numériques (« safety
by design »),
 Améliorer la coopération avec les plateformes,
 Développer des mécanismes eƯicaces de signalement et de retrait des contenus
illicites, et
 Contribuer au mouvement international visant à renforcer la responsabilité des
entreprises du numérique à l’égard des droits de l’enfant.

L’UNICEF recommande également de continuer à investir dans l’ensemble des mesures
nécessaires pour assurer la sécurité des enfants en ligne, notamment : l’éducation au
numérique, l’accompagnement des parents, la formation des enseignants et le renforcement
des services de protection de l’enfance.
Reconnaître les limites d’une interdiction ne revient pas à minimiser les eƯets des réseaux
sociaux sur la santé mentale, le sommeil ou le développement des enfants. Cela signifie
simplement que ces défis exigent des réponses plus ambitieuses que la seule exclusion des
mineurs.

Les premières expériences internationales, notamment en Australie, où la restriction d’âge
s’inscrit pourtant dans un dispositif réglementaire plus large (Online Safety Act 2021, codes
sectoriels obligatoires, obligations relatives aux algorithmes), montrent que les principaux
défis résident surtout dans la mise en œuvre : les premiers mois d’application suggèrent des difficultés de conformité de la part des plateformes, ce qui souligne l’importance d’un suivi, d’un contrôle du respect des règles et d’une évaluation rigoureuse ; des dimensions encore insuffisamment prises en compte par de nombreux pays envisageant une restriction d’âge. Au fond, la question est simple.
Voulons-nous continuer à demander aux enfants de s’adapter à des plateformes qui n’ont
pas été conçues pour eux ?
Ou voulons-nous enfin exiger que ces plateformes s’adaptent aux droits et aux besoins des
enfants ?
C’est là que se trouve le véritable enjeu.

Protéger les enfants ne consiste pas seulement à limiter leur accès au numérique. Cela
consiste surtout à construire un environnement numérique où leur sécurité, leur santé, leur
développement et leurs droits ne soient plus une variable d’ajustement, mais une priorité.
Les enfants et les adolescents eux-mêmes doivent aussi être entendus dans ce débat : leur
expérience du numérique est indispensable pour concevoir des réponses eƯicaces,
proportionnées et respectueuses de leurs droits, y compris leur droit à la vie privée.
Cette approche est pleinement conforme à la Convention relative aux Droits de l’Enfant et au Commentaire général n° 25 du Comité des Droits de l’Enfant des Nations Unies, qui rappelle que les enfants doivent pouvoir exercer leurs droits dans l’environnement numérique tout en bénéficiant d’une protection adaptée à leur âge et à leur développement. Elle s’inscrit également dans les orientations récentes de l’Union Africaine en faveur d’un environnement numérique plus sûr et plus responsabilisant pour les enfants.

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