
Des experts en santé publique, des universitaires et des représentants d’associations de consommateurs se sont réunis à Rabat le 24 juin pour l’événement Technovation Smoke-Free, organisé par Philip Morris International (PMI). La rencontre a porté sur le rôle de la science, de l’innovation et des politiques fondées sur des preuves dans la réduction des risques liés au tabac et la transition vers un avenir sans fumée sur le continent africain.
Ouverture : l’innovation venue du Sud
Tommaso Di Giovanni, vice-président Communication et Engagement chez PMI, a ouvert l’événement en soulignant que l’innovation venue des pays du Sud, et notamment d’Afrique, pèse de plus en plus dans l’élaboration de politiques de santé publique efficaces. Il a rappelé que toute innovation suscite naturellement le scepticisme avant d’être largement acceptée, et que les produits sans fumée n’échappent pas à cette règle.
Pour illustrer son propos, il a cité l’exemple de la ceinture de sécurité à trois points, inventée en 1959 par l’ingénieur suédois Nils Bohlin. Accueillie au départ avec scepticisme, elle était perçue par beaucoup comme une atteinte à la liberté individuelle, voire comme un aveu implicite de danger. Son adoption a été progressive, s’étalant sur plusieurs décennies et passant par des obligations légales successives, avant de devenir le réflexe vital qu’elle représente aujourd’hui, un geste simple qui sauve des millions de vies chaque année dans le monde.
Selon Di Giovanni, ce même scepticisme entoure aujourd’hui d’autres innovations récentes, comme l’énergie solaire ou les montres connectées. Le véritable problème survient lorsque ce scepticisme initial se transforme en blocage durable. Le débat sur la nicotine et le tabac n’échappe pas à cette dynamique.
« Notre objectif, a-t-il expliqué, est de remplacer les cigarettes par des alternatives et des technologies moins nocives pour les personnes qui ne parviennent pas à arrêter de fumer. C’est le même principe que l’on retrouve dans d’autres secteurs : l’invention puis l’adoption de la ceinture de sécurité ont permis, à leur époque, de réduire considérablement les risques liés à la conduite automobile. »
Il est ensuite revenu sur l’histoire du secteur depuis la fin des années 1990, jusqu’au lancement par PMI, en 2014, du produit à tabac chauffé IQOS. Pour lui, construire un avenir sans fumée suppose une action collective, associant gouvernements, ONG, institutions de santé publique et secteur privé.
« De la vision audacieuse à un progrès concret »
Lors d’une session consacrée à la transformation accélérée vers les alternatives sans fumée en Afrique du Nord et plus largement sur le continent, Taylan Süer, Directeur Général de PMI pour le Maghreb, a relevé une réelle dynamique de transformation actuellement en cours.
Cette dynamique s’explique d’abord par une reconnaissance croissante, parmi les décideurs politiques et la communauté scientifique, du rôle complémentaire que peut jouer l’innovation dans la réduction des risques liés au tabac. Il y a dix ans encore, ce sujet n’était discuté que dans des cercles restreints d’experts, de scientifiques et d’industriels. Aujourd’hui, le débat s’est considérablement élargi : les gouvernements s’y impliquent, les communautés médicales et scientifiques s’y engagent de plus en plus, les médias en parlent, et surtout, les consommateurs ont désormais accès à différents produits, un premier signal encourageant en soi.
Le deuxième aspect concerne la réglementation et les politiques de santé publique. Taylan Süer est revenu sur les leviers d’action en matière de tabac et de nicotine. Le premier est la prévention : ne jamais commencer à fumer reste la meilleure option. Le deuxième est l’arrêt du tabac, solution idéale pour les fumeurs, mais que beaucoup ne parviennent pas à mettre en œuvre. C’est alors qu’intervient le troisième levier, la réduction des risques : pour ceux qui continuent de fumer malgré leurs efforts, il existe désormais de meilleures alternatives pour délivrer la nicotine. Selon lui, il est essentiel que les décideurs politiques élaborent des cadres réglementaires davantage fondés sur des données probantes et tournés vers l’avenir, afin de permettre la commercialisation de ces produits sur les marchés.
Il a ensuite identifié quatre piliers essentiels pour maximiser l’impact en santé publique de ces alternatives : la sensibilisation, pour que les fumeurs adultes sachent que ces produits existent ; l’acceptabilité, le goût, le rituel et l’expérience devant convaincre durablement ; la disponibilité, ces produits devant être accessibles partout et non réservés à quelques points de vente ; et enfin l’accessibilité financière. À ces leviers s’ajoute une dimension culturelle souvent sous-estimée : en Afrique du Nord, fumer reste une pratique sociale, partagée dans les cafés, lors des soirées de football ou pendant les nuits de Ramadan. Toute alternative doit donc s’inscrire dans ces codes sociaux pour espérer être adoptée durablement.
Sur la question de l’adoption de l’innovation au Maghreb, il a souligné que les consommateurs sont naturellement ouverts aux nouveautés, solutions numériques, e-commerce .. et que cette disposition s’applique également à l’innovation dans le tabac et la nicotine. L’essentiel, selon lui, est de fournir aux consommateurs la bonne information, de rendre ces produits disponibles, puis de travailler collectivement sur des cadres réglementaires pour faire avancer ce débat.
En conclusion, Taylan Süer a nuancé ce constat : la dynamique est bien réelle, mais le chemin reste encore long, la sensibilisation, l’accessibilité et la réglementation évoluant à des rythmes différents selon les marchés. Pour progresser, il estime nécessaire de réunir l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur autour d’un même objectif : des résultats concrets et un impact mesurable sur la santé publique en matière de tabac et de nicotine. Une dynamique positive, donc, mais un parcours qui n’en est qu’à ses débuts.
Idées reçues sur la nicotine
Une autre session, animée par Tomoko Iida (Directrice de l’engagement scientifique chez PMI pour l’Asie du Sud et du Sud-Est, la CEI, le Moyen-Orient et l’Afrique), a porté sur les idées reçues concernant la nicotine. Le professeur David Khayat, oncologue à l’université Pierre-et-Marie-Curie, y a insisté sur la nécessité de distinguer la nicotine des effets nocifs liés à la combustion du tabac, rappelant que le cancer du poumon lié au tabagisme demeure la première cause de décès par cancer dans le monde depuis plusieurs décennies. Selon lui, c’est la combustion et non la nicotine, qui est le principal facteur de risque, ce qui justifie d’accélérer les stratégies de réduction des risques et de promouvoir des alternatives sans fumée fondées sur la science.
Souveraineté africaine en matière de politique de santé
Un panel intitulé « La prise de décision souveraine de l’Afrique en matière de politique de santé » a réuni la professeure Imane Kendili (psychiatrie et addictologie, Maroc), le professeur Amen Allah Messaadi (Tunisie), le professeur Mohamed Benkhayal (Libye) et l’expert sénégalais en santé publique Samba Cor Sarr, sous la modération du journaliste Samid Ghilane. Les intervenants ont insisté sur l’importance, pour les pays africains, de concevoir des politiques de santé adaptées à leurs propres réalités épidémiologiques et sociales plutôt que de s’appuyer uniquement sur des modèles importés.
Accès des consommateurs à l’information
Le dernier panel, consacré à l’accès des consommateurs à une information transparente et scientifiquement fondée, a réuni Ouadia Madih (Président de la Fédération des associations de consommateurs au Maroc), Saad Benmansour (Directeur de la rédaction d’Aujourd’hui Le Maroc) et Mazen Saleh (Directeur principal des politiques publiques au think tank R Street). Ce dernier a livré une analyse approfondie sur la gestion des risques liés au tabac et à la nicotine, insistant sur la nécessité d’accompagner chaque consommateur selon son propre parcours plutôt que d’imposer des solutions uniformes.
Selon Mazen Saleh, le chemin vers une meilleure santé n’est jamais linéaire. Il appelle à « rencontrer les gens là où ils se trouvent » dans leur parcours, en misant sur trois leviers complémentaires : l’accessibilité financière, la disponibilité des produits et l’accès à une information fiable permettant à chacun de faire des choix éclairés.
Il rappelle la logique en plusieurs étapes déjà connue : la prévention, pour éviter que les non-fumeurs ne commencent ; les produits de sevrage, comme les sachets de nicotine ou les gommes, pour ceux qui souhaitent arrêter. Mais entre ces deux extrêmes existe, selon lui, un vaste espace souvent négligé : celui des personnes qui ont commencé à fumer et qui, pour diverses raisons ; autogestion d’un mal-être, plaisir, ancrage culturel ; ne parviennent pas ou ne souhaitent pas arrêter. Pour cette catégorie, l’enjeu n’est pas de forcer l’abstinence, mais d’encourager de meilleures décisions à travers une communication fondée sur des preuves scientifiques, qui explicite clairement les niveaux de risque associés aux différentes catégories de produits.
Interrogé sur les effets d’une régulation restrictive sur les alternatives au tabac, Mazen Saleh évoque l’expérience américaine, qu’il qualifie de véritable « laboratoire naturel » des politiques publiques. Aux États-Unis, en plus de la réglementation fédérale, chaque État dispose de son propre pouvoir législatif en matière de tabac et de nicotine, ce qui permet de comparer les effets de politiques différentes sur des populations comparables.
Le constat est clair : dans les États ayant restreint l’accès aux produits à risque réduit notamment les vapoteurs aromatisés, les ventes locales chutent effectivement. Mais dans les États voisins, les achats augmentent dans des proportions quasi équivalentes. Autrement dit, les consommateurs ne renoncent pas à ces produits : ils se déplacent simplement pour continuer à s’en procurer.
À l’échelle nationale, le phénomène prend une autre forme lorsque la prohibition est généralisée : la demande ne disparaît pas, elle se redirige vers des produits non régulés, souvent importés sans aucune autorisation, contrôle qualité ou vérification de sécurité. Mazen Saleh cite l’exemple concret des vapoteurs aromatisés interdits aux États-Unis en 2020, dont la prohibition a directement alimenté un marché parallèle non contrôlé.
Ce constat invite à repenser les approches strictement prohibitionnistes : selon Mazen Saleh, restreindre l’accès sans offrir d’alternative crédible ne réduit pas la consommation, elle la déplace souvent vers des circuits moins sûrs pour les consommateurs.
Interrogé sur la manière d’aborder la question du consommateur dans ce débat, Mazen Saleh a livré une conclusion volontairement concise. Selon lui, la responsabilité des décideurs politiques se résume à un principe clair : réguler les produits nicotiniques, en particulier ceux à risque réduit en fonction du niveau de risque réel qu’ils représentent pour l’individu.
Une formule simple, mais qui résume l’ensemble de son intervention : plutôt que d’imposer des interdictions uniformes, il s’agit d’adapter la réglementation à la réalité des risques propres à chaque catégorie de produits, pour mieux accompagner les consommateurs dans leurs choix.











