
Rencontre avec Amina Bouzguenda Zeghal – Directrice Générale du Campus tunisien de l’Université Paris Dauphine-PSL.
L’intelligence artificielle transforme les métiers, les méthodes de travail, jusqu’à notre rapport à la connaissance. Face à cette accélération, que faut-il encore apprendre ? Et surtout, que faut-il continuer à transmettre ? Pour Amina Bouzguenda Zeghal, Directrice Générale de l’Université Paris Dauphine-PSL, Campus de Tunis, la réponse ne consiste pas à courir derrière chaque innovation. Elle passe par la consolidation des fondamentaux, parmi lesquels les mathématiques occupent une place essentielle.
À l’heure où l’IA peut résoudre des problèmes complexes ou analyser en quelques secondes des volumes considérables de données, l’université doit-elle repenser ce qu’elle enseigne ?
L’essor fulgurant de l’intelligence artificielle nous conduit naturellement à intégrer pleinement cette nouvelle réalité dans nos programmes. C’est précisément la direction que nous avons prise à Dauphine, en faisant de l’IA un enjeu central de certains de nos programmes et transversal à tous nos enseignements.
Mais nous devons aussi nous interroger sur ce que nous voulons transmettre. Je ne pense pas que l’Université doive courir derrière chaque nouvelle technologie ou chercher à adapter en permanence les formations aux compétences du moment. Plus le monde évolue rapidement, plus nous avons besoin de repères et de connaissances qui résistent au temps, plus nous devons ancrer les fondamentaux. Plus le monde change vite, plus certaines fondations doivent être solides.
C’est pourquoi je crois profondément autant à la nécessité de proposer des programmes innovants qui intègrent l’IA qu’à celle d’apprendre à apprendre. Les étudiants qui entrent aujourd’hui à l’université exerceront probablement, au cours de leur vie professionnelle, des métiers que nous ne connaissons pas encore, utiliseront des outils qui n’existent pas encore et devront régulièrement acquérir de nouvelles compétences. Notre responsabilité est donc de leur donner la capacité de continuer à apprendre, à comprendre, à questionner et à évoluer tout au long de leur parcours en basant cette trajectoire sur un socle de connaissances et de savoirs incontournables.
Plus le monde change vite, plus les fondations doivent être profondes et solides.
L’éducation ne peut pas se réduire à une logique d’adaptation permanente. Si nous cherchons uniquement à répondre aux transformations les plus récentes, nous risquons de former des étudiants à des outils ou à des pratiques qui seront eux-mêmes rapidement dépassés. L’université doit préparer au changement sans renoncer à ce qui permet de le comprendre.
Il ne s’agit donc pas de choisir entre innovation et fondamentaux : les deux sont complémentaires. L’université doit à la fois préparer les étudiants au monde qui vient et leur transmettre les connaissances et les méthodes qui leur permettront d’appréhender celui qui viendra après.
Dans un monde fait d’algorithmes, de data, de machine learning, pourquoi défendre avec autant de force les fondamentaux ?
Un étudiant doit bien sûr comprendre l’intelligence artificielle, savoir utiliser les nouveaux outils et être capable d’évoluer dans un environnement professionnel profondément transformé par la technologie. C’est ce à quoi nous nous employons à Dauphine Tunis avec notre Licence Mathématiques & Intelligence artificielle ou encore notre Master AIDA (NDRL : Artificial Intelligence, Data and Agentic). L’innovation est au cœur de nos enseignements : dans les compétences que nous transmettons comme dans les supports de travail, l’IA est désormais présente dans l’ensemble de nos programmes de formation.
Mais maîtriser les outils ne suffit pas. Nos étudiants doivent aussi apprendre à raisonner, démontrer, analyser, interpréter une information, identifier une erreur, formuler une hypothèse et exercer leur jugement. L’IA peut nous donner accès à une quantité extraordinaire d’informations, produire des réponses en quelques secondes et accélérer considérablement certaines tâches. Mais elle ne doit jamais nous dispenser de comprendre ce que nous faisons, ni de questionner ce qui nous est proposé.
C’est là que se situe, à mon sens, l’une des responsabilités majeures de l’université : former des esprits capables de ne pas seulement utiliser les outils, mais de les interroger. Dans un environnement où une réponse peut être générée instantanément, la véritable compétence consiste peut-être plus que jamais à savoir poser la bonne question, évaluer la pertinence d’une réponse, en identifier les limites et décider de ce que l’on choisit d’en faire.
Cette exigence dépasse d’ailleurs les seules compétences techniques. Nous devons aussi former des femmes et des hommes capables de discernement, de pensée autonome et de libre arbitre. Des professionnels qui ne se contentent pas de suivre une recommandation parce qu’elle est produite par un algorithme, mais qui sont capables de prendre du recul, de confronter les informations, de mobiliser leur expérience, leurs connaissances et leurs valeurs pour prendre une décision éclairée.
Pour développer cette capacité à raisonner, à structurer sa pensée et à comprendre les mécanismes qui se cachent derrière les outils que nous utilisons, certaines disciplines occupent une place particulière. Les mathématiques en sont une. Elles développent la rigueur, la logique et l’abstraction, mais elles apprennent aussi à construire un raisonnement, à le démontrer, à le vérifier et à en mesurer les limites.
Et c’est précisément cette capacité à penser avant d’agir, à questionner avant d’adhérer et à décider avant d’exécuter qui devient essentielle à l’ère de l’intelligence artificielle.
L’enjeu n’est donc pas d’opposer l’humain à la technologie. Il est de faire en sorte que la technologie reste un outil au service de l’intelligence humaine, et non un substitut à notre capacité de comprendre, de juger et de choisir.
Vous êtes vous-même mathématicienne de formation. Pourquoi les mathématiques vous semblent-elles particulièrement importantes dans ce débat ?
Les mathématiques sont un très bel exemple du paradoxe auquel nous sommes confrontés. Nous vivons dans un monde où les données, les algorithmes, les modèles statistiques et la puissance de calcul occupent une place croissante. Et, dans le même temps, nous pourrions être tentés de considérer que puisque les machines savent désormais calculer à une vitesse et à une échelle que nous ne pouvons pas égaler, il serait moins nécessaire de comprendre les mathématiques qui se trouvent derrière ces outils.
Je pense exactement l’inverse.
Plus les technologies deviennent puissantes, plus il est important de comprendre les principes sur lesquels elles reposent. Les mathématiques ne servent pas uniquement à effectuer des calculs. Elles apprennent à structurer un raisonnement, à formaliser un problème, à distinguer une hypothèse d’une conclusion, à mesurer l’incertitude et à vérifier la cohérence d’un résultat. Dans le domaine de l’intelligence artificielle, cette culture est particulièrement précieuse. Comprendre les probabilités, les statistiques, les modèles ou les mécanismes d’optimisation permet de prendre du recul sur les résultats produits par une machine.
Je ne dis pas que tout étudiant doit devenir mathématicien. Mais je pense que chacun doit pouvoir acquérir une culture quantitative suffisante pour comprendre le monde dans lequel il évolue. C’est pourquoi, chaque fois que j’en ai l’occasion, je recommande à un collégien ou une collégienne, à un lycéen ou une lycéenne, de continuer à faire des mathématiques, de ne pas déserter les filières scientifiques et les spécialités en maths. C’est une discipline d’avenir, une véritable force, presque une arme intellectuelle, pour comprendre et maîtriser les transformations du monde car les maths offrent une capacité de raisonnement, de rigueur et d’analyse qui restera précieuse, quels que soient les métiers et les technologies de demain.
Est-ce que cela signifie qu’il faut résister à l’accélération technologique ?
Absolument pas. Il ne s’agit pas de choisir entre les fondamentaux et l’innovation. Au contraire, je dirais même que nous devons utiliser ces technologies pour accélérer la modernisation de l’enseignement. L’éducation est paradoxalement l’un des domaines dans lesquels les outils technologiques ont le moins pénétré les pratiques d’apprentissage, alors qu’ils offrent des perspectives considérables.
L’IA peut notamment permettre de rendre la formation plus inclusive, plus personnalisée et plus efficace, en adaptant les contenus, les exercices et le rythme d’apprentissage au niveau et aux besoins de chaque étudiant. Elle peut également aider à identifier les difficultés plus rapidement et permettre à l’enseignant de consacrer davantage de temps à ce qui relève de l’accompagnement, de l’explication, de l’échange et du développement de la pensée critique.
A Dauphine Tunis, vous avons très tôt intégré ces outils dans notre pédagogie, notamment pour l’enseignement des disciplines scientifiques, où ils constituent de véritables supports d’apprentissage. Mais cette intégration doit être pensée et accompagnée : la technologie ne doit pas simplement être ajoutée à l’enseignement, elle doit contribuer à le transformer. Les enseignants doivent pouvoir mesurer la valeur pédagogique de ces nouveaux outils et identifier les situations dans lesquelles ils apportent une réelle plus-value. La véritable question est moins de savoir s’il faut utiliser ces outils que de se demander quel enseignement voulons-nous construire grâce à eux ?
Par exemple, si une technologie permet d’automatiser une tâche ou de personnaliser un apprentissage, nous devons pouvoir utiliser le temps ainsi libéré pour faire davantage de choses qui nécessitent du raisonnement, de la créativité, de la discussion, de la coopération, de la décision ou de la responsabilité.
L’enjeu est de faire évoluer nos méthodes sans renoncer à ce qui fonde l’apprentissage : comprendre, expérimenter, questionner, raisonner et construire progressivement son autonomie intellectuelle.
C’est aussi pourquoi il faut se départir d’une vision de l’éducation qui consisterait soit à refuser les outils technologiques, soit, à l’inverse, à leur déléguer trop rapidement une partie des apprentissages. C’est précisément cet équilibre que nous cherchons à construire à Dauphine Tunis : des étudiants qui maîtrisent les technologies les plus avancées, tout en développant les qualités humaines et intellectuelles qui leur permettront de les utiliser avec discernement, autonomie et responsabilité.
Dans ce contexte, quelle doit être selon vous la mission de l’université ?
Je crois que l’université a une double responsabilité : préparer au changement et donner des repères pour le traverser. Les jeunes générations évoluent dans un environnement marqué par l’accélération : les technologies se succèdent, les métiers se transforment, les compétences sont régulièrement redéfinies. Il serait paradoxal que l’éducation contribue elle-même à donner le sentiment que tout ce qui a été appris hier est déjà dépassé. Nous devons au contraire transmettre une continuité.
Chaque génération reçoit un héritage intellectuel, scientifique, culturel et humain. Elle ne doit pas simplement le reproduire : elle doit pouvoir le comprendre, le questionner et, à son tour, le transformer. C’est en cela que je ne vois aucune contradiction entre les fondamentaux et l’innovation. On n’innove jamais véritablement à partir de rien. On innove à partir de connaissances, de méthodes, d’expériences et d’un héritage que l’on est capable de réinterpréter.
L’objectif n’est donc pas de former des étudiants capables de prévoir exactement le monde de demain. C’est de former des femmes et des hommes capables de comprendre un monde que nous ne pouvons pas encore entièrement prévoir. Et c’est ce à quoi nous nous employons à Dauphine Tunis.
Et peut-être est-ce finalement cela, apprendre à apprendre : ne pas chercher à connaître à l’avance toutes les réponses, mais acquérir suffisamment de profondeur pour savoir comment chercher, comment raisonner et comment décider lorsque les questions auront changé.











