32 mesures, 6 axes : Comment la Tunisie prépare sa revanche industrielle avec le Pacte pour la Compétitivité

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Le Cluster Elentica et le ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie ont organisé, du 23 au 25 juin 2026, une formation de trois jours destinée à une quinzaine de journalistes, combinant sessions pédagogiques et visites de différents maillons de la chaîne de valeur électronique tunisienne, avec pour fil conducteur le Pacte pour la compétitivité des industries électroniques à l’horizon 2030.

Le secteur électronique, un enjeu de souveraineté sous haute tension concurrentielle

Cette rencontre a été l’occasion de mettre en lumière un secteur, qui a, ces dernières années, discrètement et rapidement changé de statut. Les puces et les composants deviennent les nouvelles matières premières du 21ème siècle, la capacité à les produire, ou à en dépendre, redessine silencieusement la hiérarchie économique mondiale. Il ne s’agit plus d’un plus un simple maillon industriel parmi d’autres mais d’un des terrains les plus compétitifs où se mesure désormais la puissance économique des nations, au point que les grandes puissances de Washington à Pékin s’y livrent une guerre ouverte.

Le marché mondial des semi-conducteurs traverse une phase d’expansion inédite, selon la Semiconductor Industry Association, avec des ventes mondiales ayant bondi de plus de 25 % en 2025 pour dépasser 790 milliards de dollars, et qui pourraient franchir pour la première fois le seuil symbolique des 1 000 milliards de dollars en 2026, portées par la demande en puces dédiées à l’intelligence artificielle.

Dans cette course, la hiérarchie mondiale de l’industrie électronique est dominée par l’Asie, qui concentre plus de 65 % de la production, portée par des géants comme la Chine, Taïwan, la Corée du Sud et le Japon. Loin derrière, l’Amérique du Nord et l’Europe se concentrent davantage sur la conception, la recherche et les segments à forte valeur ajoutée, laissant aux pays émergents le soin de se positionner sur les maillons intermédiaires de la chaîne. Les voisins Nord-Africains avancent en ordre dispersé, avec le Maroc, longtemps cité en référence pour son industrie automobile, qui voit paradoxalement ses exportations de composants électroniques reculer pour la deuxième année consécutive, avec une chute de 39,1 % en 2025. Royaume et professionnels misent désormais sur un accord triennal 2025-2027 censé relancer les ventes à l’export de 30 % et ouvrir huit nouveaux marchés. L’Égypte, de son côté, a choisi la voie de l’assemblage de smartphones et des services numériques externalisés, la production locale de téléphones portables est passée de 3 millions d’unités en 2024 à 10 millions en 2025, avec un objectif de 15 millions d’appareils en 2026, tandis que les exportations numériques du pays ont atteint 7,4 milliards de dollars l’an dernier. L’Algérie, enfin, reste à un stade plus précoce de structuration, son taux d’intégration locale dans l’électronique ne dépassait pas 30 % pour la production de tablettes en 2025, et l’Entreprise nationale des industries électroniques vient seulement de signer une convention de recherche appliquée pour amorcer sa montée en gamme technologique.

Dans ce paysage, la Tunisie occupe pour l’instant une place modeste, au 50ème rang mondial et au 4ème africain avec environ 0,5 % du marché global, selon les données du Digital Entrepreneurship Ecosystem Index – VIGS (DEEI 2025), présentées lors de la conférence. Face à ces trajectoires contrastées, le pays affiche alors une ambition différente, plutôt que de se positionner sur l’assemblage de produits grand public à bas coût, elle vise délibérément le haut de la chaîne de valeur avec le « Pacte pour la compétitivité des industries électroniques à l’horizon 2030 ».

Ce qui plombe encore la filière

En Tunisie, l’électronique compte 150 entreprises générant 70 000 emplois et 3,5 milliards de dinars d’exportations.

Si les chiffres sont pourtant bons et les ambitions grandes, le constat sur le terrain reste, lui, beaucoup plus terre à terre. Conscientes des freins et fragilités qui continuent de peser sur la compétitivité du secteur, les autorités ne cherchent pas à les masquer, ils sont au contraire pointés du doigt pour les corriger.

Fethi Sahlaoui affirme que sur la scène internationale, la Tunisie électronique reste mal identifiée, quasiment invisibilisée, ce qui nuit à la valorisation de ses compétences pourtant réelles. La logistique, les infrastructures, le transport des marchandises pâtit par ailleurs de retards récurrents, d’un engorgement des ports et d’un retard numérique qui ralentit les flux, tandis que les zones industrielles disponibles manquent de spécialisation et restent mal reliées entre elles. Bête noire du secteur, l’administration est régulièrement blâmée pour la lourdeur des procédures, la multiplicité des intervenants et les délais qui en découlent, ses coûts et ses formalités, pèsent directement sur la compétitivité des entreprises et sur l’attractivité du pays aux yeux des investisseurs étrangers.

À cela s’ajoutent un fossé persistant entre les cursus dispensés et les profils réellement recherchés par les industriels et des tensions sur le marché de l’emploi. Selon l’Ordre des Ingénieurs Tunisiens (OIT), près de 46 000 ingénieurs ont quitté le pays au cours de la dernière décennie, soit environ 42 % des effectifs inscrits auprès de l’institution, avec un rythme désormais proche de 7 000 départs par an et des projections qui pourraient dépasser les 8 000 en 2026. Une hémorragie qui ne se limite pas aux jeunes diplômés mais aux profils seniors, mentors et experts de terrain, qui comptent eux aussi parmi les départs. Cette fuite des cerveaux représente également un manque à gagner financier conséquent pour l’État, qui consacre environ 100 000 dinars à la formation de chaque ingénieur, soit une perte cumulée estimée entre 1,4 et 2,7 milliards de dinars sur dix ans selon plusieurs économistes.

La Tunisie met la barre haut pour viser le podium

Pour pallier ces lacunes, les autorités ne veulent plus des promesses vagues ou des bilans oiseux, mais des résultats tangibles et des engagements vérifiables, traduits dans le Pacte qui ne s’arrête pas à des objectifs chiffrés mais qui égraine une série de 32 mesures dont 26 portées par l’État et 6 par le secteur privé, 6 axes stratégiques et des projets concrets censés matérialiser cette ambition.

D’ici 2030, les parties prenantes se sont engagées à contribuer à porter les exportations à 7 milliards de dinars, créer 30 000 emplois supplémentaires pour atteindre 100 000 postes, faire passer le taux d’intégration locale de 35 % à 55 % et tripler la part des investissements de la recherche et développement dans le chiffre d’affaires sectoriel, de 1 % à 3 %. La part des investissements de l’électronique dans le PIB industriel devrait, dans le même temps, grimper de 15 % à 20 %.

Pour donner corps à cette feuille de route, le Pacte table sur la mobilisation de 350 millions d’euros d’investissements directs étrangers dans des activités à forte valeur ajoutée. Parmi les projets phares figurent deux unités de production de composants électroniques avancés, dont une consacrée aux semi-conducteurs, un centre de recherche en électronique automobile, une plateforme de prototypage dédiée à l’Internet des objets, un centre national de conception de systèmes embarqués ainsi qu’une filière nationale de microprocesseurs. Un parc industriel dédié de 50 hectares, dont le site reste en cours d’identification, doit venir structurer cet écosystème, tandis qu’un programme baptisé « Usines intelligentes » accompagnera la modernisation des outils de production.

L’exécution, nerf de la guerre avec 6 axes stratégiques

Premier axe de ce Pacte, la visibilité et l’image de la Tunisie, qui devrait opérer un changement total grâce à la marque « Tunisia Electronics Hub » imposée sur la scène internationale afin de faire reconnaître ses entreprises, ses compétences et savoir-faire, ses atouts et opportunités encore largement sous-estimés par les donneurs d’ordres étrangers, notamment avec des roadshows internationaux et en mobilisant la diaspora. La Tunisie monte le curseur, pour jouer dans la cour des grands et vise le sommet mondial. Avec ce Pacte, il n’est pas seulement question de booster l’économie, mais également de positionner durablement le pays sur l’échiquier industriel mondial, en redéfinissant son image auprès des investisseurs et des donneurs d’ordres internationaux. Longtemps perçue comme une simple destination de sous-traitance à bas coût, la Tunisie cherche désormais à s’imposer comme une terre de conception et d’innovation technologique, capable de rivaliser avec des hubs mieux établis, fidéliser des partenaires industriels de premier plan et convaincre les grands groupes mondiaux que le savoir-faire tunisien va désormais bien au-delà de l’assemblage.

Le deuxième axe porte sur l’innovation et la recherche et développement, prévoyant la création de quatre centres spécialisés, soutien aux systèmes embarqués et IoT et fixe un objectif de 20 brevets internationaux, ambitionnant d’augmenter les contrats de recherche partenariale de 50%.

Vient ensuite l’axe consacré à l’emploi et aux compétences, sans doute le plus scruté par les industriels confrontés à des difficultés de recrutement et de fuite de cerveaux, ambitionnant de former de 10 000 profils par an, avec un taux d’encadrement passant de 15 à 20%, moderniser les cursus à adapter aux besoins croissants et actuels des entreprises du secteur, créer de nouveaux FabLabs, le tout pour atteindre 100 000 emplois en 2030.

Le quatrième axe s’attaque aux infrastructures et à la logistique, qui prévoit notamment la création d’une zone industrielle dédiée à l’électronique, la mise en mise en place d’une loi-cadre multimodale ainsi qu’un effort de digitalisation des procédures douanières destiné à fluidifier les échanges, réduire les délais d’acheminement, optimiser les couts et améliorer la traçabilité des flux.

Le cinquième axe concerne le cadre réglementaire avec la mise en place d’une plateforme trilingue et des incitations fiscales ciblées doivent accompagner les entreprises, avec l’objectif affiché de réduire de 30 à 40 % les coûts administratifs qui pèsent sur leur compétitivité.

Le sixième et dernier axe s’attache à la Responsabilité Sociale et Environnementale, comptant 6 mesures pour ancrer la durabilité dans le secteur, avec un objectif de réduction de 25 % de l’empreinte carbone du secteur, porté notamment par le développement de l’économie circulaire.

Pour que les chiffres ne restent pas sur le papier

Pour encadrer la mise en œuvre de cette feuille de route et en garantir le suivi, la création d’un comité de pilotage stratégique, présidé par le ministre de l’Industrie, qui se réunira deux fois par an pour fixer les orientations générales, trancher les arbitrages nécessaires, valider les feuilles de route annuelles ainsi que le rapport d’avancement global. En appui, six comités techniques, un par axe stratégique, réuniront acteurs publics et privés sur une base trimestrielle, avec pour mission le suivi opérationnel de la mise en œuvre, le contrôle des indicateurs de performance, la remontée des points de blocage et un reporting semestriel transmis au comité de pilotage.

Un volet de transparence et de redevabilité, destiné à éviter que ces engagements ne restent lettre morte, complète ce dispositif, avec la publication d’un rapport annuel de performance, le suivi régulier des 32 mesures du pacte et de leurs indicateurs respectifs, ainsi qu’un bilan global prévu à l’horizon 2030, destiné à mesurer l’écart entre les objectifs initialement fixés et les résultats effectivement obtenus.

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