Chocs géopolitiques : La Tunisie plaide pour davantage de coopération monétaire

0
84

Le gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie (BCT), Fethi Zouhaier Nouri, a pris part les 13 et 14 septembre 2026 à Istanbul à la 8ème réunion du Forum des Banques Centrales de l’OCI-COMCEC, organisée par la Banque Centrale de la République de Turquie et le bureau de coordination du Comité permanent pour la coopération économique et commerciale rattaché à l’Organisation de la Coopération Islamique.

Consacrée aux chocs géopolitiques et à la résilience macroéconomique, cette rencontre a réuni les gouverneurs et représentants des banques centrales des pays membres autour des réponses de politique monétaire à apporter face à la fragmentation de l’économie mondiale.

Devant cette assemblée, le gouverneur tunisien a résumé sa position en une formule, dans un monde qui se fragmente, la réponse ne doit pas être davantage de fragmentation mais davantage de coopération. Dans son intervention, Fethi Zouhaier Nouri a rappelé que la géopolitique ne constitue plus une variable extérieure aux équilibres économiques. Elle pèse désormais sur les balances des paiements, entame les réserves de change, déplace les anticipations d’inflation et désorganise les chaînes d’approvisionnement.

Pour la majorité des économies représentées à Istanbul, cette pression emprunte trois canaux principaux, l’énergie, l’alimentation et le financement extérieur. Le gouverneur a chiffré cet enchaînement, une hausse de 10% du prix du pétrole d’origine géopolitique entraîne une progression de 7% du prix du gaz naturel et de 5,4% de celui des engrais, avec des répercussions à quelques mois d’intervalle sur le coût de l’électricité, le prix du pain et le rendement des récoltes suivantes.

Ces chocs ne frappent toutefois pas les économies de manière uniforme, le gouverneur a cité les estimations du FMI selon lesquelles les économies avancées perdraient deux dixièmes de point de croissance cette année, contre un demi-point pour les pays à faible revenu importateurs de matières premières, soit un coût deux fois et demie supérieur pour les économies les plus vulnérables.

À fin juin 2026, le déficit énergétique de la Tunisie atteignait près de 7 milliards de dinars, en hausse de 35% sur un an, dans un climat où le prix du baril a progressé de 14 dollars en douze mois sur fond de tensions au Moyen-Orient. Le gouverneur a également rappelé qu’en 2022, 55% du blé importé par la Tunisie provenait de Russie et d’Ukraine. « La Tunisie n’est partie à aucun conflit. Mais notre sécurité alimentaire en dépendait », a-t-il déclaré, invitant à mesurer l’exposition géopolitique d’une économie non pas par la distance géographique mais par le nombre de canaux économiques qui la relient aux conséquences des crises.

Fethi Zouhaier Nouri a insisté sur le fait que les crises ne se succèdent plus mais se superposent désormais. Choc énergétique et choc alimentaire, risque géopolitique et risque climatique, fragmentation commerciale et durcissement financier surviennent fréquemment avant que les marges de manœuvre consommées par la crise précédente n’aient pu être reconstituées. Ce constat impose, selon lui, un changement d’approche pour les banques centrales. « Il ne s’agit plus seulement de savoir absorber un choc. Il faut être capable de voir venir le suivant », a-t-il affirmé.

Le gouverneur a par ailleurs observé que les investisseurs surveillent désormais le prix du baril, les déficits budgétaires et le niveau des dettes publiques avec une attention comparable à celle portée au taux d’inflation. Cette évolution appelle, selon lui, l’émergence d’une nouvelle génération de gouverneurs de banques centrales, capables d’embrasser l’ensemble du champ macroéconomique, qu’il soit monétaire, budgétaire, énergétique ou financier, et dont la parole pèserait dans le débat économique avec une autorité comparable à celle des ministres des finances. Il a précisé que cette exigence prolonge l’indépendance des banques centrales plutôt qu’elle ne la remet en cause, dans la mesure où la stabilité des prix ne peut être maintenue durablement sans prendre en compte la dette, l’énergie et les conditions de financement extérieur.

S’agissant des résultats obtenus par la Tunisie, le gouverneur a rappelé que l’inflation est revenue de plus de 10% au début de 2023 à 5,1% actuellement, que le taux directeur a été maintenu à 7%, que le taux de change est resté stable et que les réserves couvrent près de 100 jours d’importations. « La crédibilité est le premier actif d’une banque centrale. Elle se construit lentement, elle se protège chaque jour, elle peut se perdre rapidement. Aucune ligne de liquidité ne remplace une crédibilité perdue », a-t-il souligné.

Le gouverneur a enfin formulé quatre priorités collectives destinées aux pays membres de l’organisation, qui représentent 57 états, près du quart de l’humanité et plus de 1800 milliards de dollars de réserves, pour un commerce intra-communautaire limité à environ 20% du total, un chiffre qu’il a qualifié moins de faiblesse que de potentiel. Ces priorités portent sur la mise en place de systèmes d’alerte précoce et de tests de résistance communs, l’accélération de l’interopérabilité des systèmes de paiement, le développement progressif du règlement des échanges en monnaies locales à partir de corridors bilatéraux adossés à des échanges réels, ainsi que la construction de mécanismes de liquidité entre banques centrales.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here