
Par Mondher Khanfir, VP chargé du Think Tank du TABC
L’Afrique ne change plus à la marge ; elle se métamorphose à grande vitesse, sous la pression croissante des transitions démographique, numérique, écologique et industrielle. Les besoins en infrastructures sont colossaux, les chaînes de valeur régionales se recomposent et de nouveaux modèles financiers émergent. Face à ces mutations profondes, une question fondamentale s’impose : comment réinventer notre continent ? Et surtout : par où commencer ?
Pour le Tunisia Africa Business Council (TABC), la réponse ne peut plus se limiter aux instruments classiques : missions économiques, rencontres d’affaires B2B ou promotion ponctuelle des exportations. Ces leviers, s’ils restent utiles, ne suffisent plus. L’expérience accumulée depuis plus de dix ans montre qu’une rupture de doctrine est indispensable. Il faut passer de la simple mise en relation à l’ingénierie de projets, de la prospection d’opportunités à leur structuration financière, et des initiatives individuelles dispersées à des dynamiques collectives intégrées.
C’est précisément au cœur de cette ambition que s’inscrit le Think Tank du TABC : agir comme le catalytique intellectuel de la nouvelle Vision TABC 2030.
Penser pour agir : Une méthode fondée sur l’intelligence systémique
Le Think Tank de TABC n’a jamais eu vocation à devenir une tour d’ivoire académique. Sa raison d’être réside dans l’action. Sa mission est de traduire la connaissance stratégique en opportunités d’investissement et en politiques publiques opérationnelles.
Dans la nouvelle phase qui s’ouvre, le capital relationnel bâti par TABC au cours de sa première décennie d’existence doit se muer en capacité opérationnelle. L’enjeu est clair : identifier, packager, financer et accompagner de grands projets structurants. Pour y parvenir, une question préalable s’impose à toute décision d’investissement : où se situent les transformations susceptibles de générer la prochaine vague de valeur sur le continent ?
Pour y répondre, le Think Tank applique une méthode rigoureuse basée sur une double lecture trans-territoriale et trans-sectorielle :
- Au-delà des silos sectoriels :L’énergie, la logistique, l’agriculture, la santé et l’industrie ne peuvent plus être traitées de manière isolée. L’énergie commande la performance industrielle ; la logistique détermine la fluidité du commerce ; la transformation agricole dépend de la maîtrise de l’eau et de l’énergie.
- Au-delà des frontières nationales :Les espaces économiques réels dépassent les géographies administratives. Un bassin industriel performant s’appuie souvent sur des infrastructures sous-régionales ou des corridors transfrontaliers.
De l’énergie aux « Artères de développement » : La preuve par les travaux
Cette posture intellectuelle se traduit déjà concrètement dans les travaux menés par le Think Tank.
Dans l’étude consacrée aux « Corridors Énergétiques en Afrique », le Think Tank a démontré qu’une infrastructure énergétique ne doit plus être abordée comme un simple tuyau de transit ou un câble de distribution, mais comme un puissant levier d’intégration régionale, d’industrialisation et de transition écologique.
Cette réflexion a franchi un cap supplémentaire avec le concept de WEFE Nexus (Water-Energy-Food-Ecosystems). L’Afrique ne peut pas résoudre séparément ses défis d’accès à l’eau, d’arbitrage énergétique, de sécurité alimentaire et de préservation de ses écosystèmes. Traiter ces enjeux en silo revient à déplacer les vulnérabilités au lieu de les éliminer. C’est de cette approche globale qu’est née la conceptualisation d’une nouvelle génération d’infrastructures.
Parallèlement, les travaux sur l’économie de la connaissance (notamment à travers le cas d’étude du secteur de la santé en Tunisie) soulignent que le capital humain, les technologies et l’innovation ne créent de la valeur que s’ils sont connectés aux marchés, aux cadres réglementaires et aux mécanismes de financement adéquats.
Les chantiers majeurs 2026–2031 : Deux axes de rupture
Pour le nouveau mandat 2026–2031, le Think Tank concentrera ses travaux sur deux axes structurants destinés à soutenir la transformation stratégique du TABC.
- Les Corridors 2.0 : Du transit de marchandises à la création de valeur
Pendant des décennies, le corridor logistique africain a été pensé comme une bande d’asphalte ou une voie ferrée reliée à un port pour acheminer des matières premières. Cette approche appartient au passé.
Le Corridor 2.0 est une architecture économique intégrée. Il ne s’agit plus seulement de se demander comment transporter plus vite une marchandise de A à B, mais d’identifier :
- Que pouvons-nous transformer et produire le long de l’axe ?
- Comment connecter l’énergie, l’eau, le numérique et la logistique pour ancrer des écosystèmes industriels durables ?
- Comment faire émerger des consortiums d’entreprises capables de bâtir ces chaînes de valeur ?
Le corridor cesse d’être une voie de transit pour devenir une véritable artère de développement.
2. La Finance Climat : Infléchir la trajectoire vers l’investissement
Le second chantier prioritaire concerne la transformation des impératifs climatiques en opportunités d’investissement structurées.
Il ne s’agit plus seulement de collecter des fonds d’adaptation, mais de réussir le passage de la Climate Finance au Climate Investment. Le Think Tank travaillera sur les mécanismes permettant de :
- Bâtir des pipelines de projets véritablement bancables.
- Mobiliser les instruments de dérisking, les financements concessionnels et les capitaux privés.
- Structurer des actifs climatiques créateurs d’emplois, de valeur industrielle et de résilience territoriale.
Réinventer, c’est connecter. Au fond, le fil conducteur de cette démarche tient en un constat : réinventer l’Afrique ne nécessite pas de repartir d’une page blanche, mais de connecter différemment ce qui existe déjà.
Connecter les territoires aux secteurs, la recherche aux entreprises, les ressources naturelles à la transformation locale, et les projets aux capitaux.
Cette fonction d’intelligence stratégique accompagne le repositionnement global du TABC : passer de facilitateur à agrégateur, d’agrégateur à développeur de projets, et de développeur à acteur d’investissement souverain et privé.
Le mandat 2015–2026 aura été celui de la construction des ponts. Le mandat 2026–2031 sera celui de la transformation par les projets qui emprunteront ces ponts.











