À quelques kilomètres d’un généraliste, parfois à plus de 200 km d’un spécialiste : les deux visages de la santé tunisienne

0
102

À Dhiba (Tataouine), aucune des treize spécialités médicales courantes n’est disponible à moins de 100 kilomètres. Sina Connect a croisé sa base de praticiens avec les 264 délégations tunisiennes pour objectiver, pour la première fois à cette échelle, l’accès réel aux médecins spécialistes.

Sina Connect, assistant IA en Derja tunisien d’orientation médicale, publie une
cartographie de l’accès aux soins spécialisés en Tunisie, construite en croisant plus de 19 900 médecins et 2 300 pharmacies référencés avec les 264 délégations administratives du pays et les chiffres de population du recensement 2024.

L’analyse mesure, délégation par délégation, la distance à vol d’oiseau
séparant chaque habitant du praticien le plus proche, pour treize spécialités médicales.
Le constat le plus net concerne Dhiba, délégation du gouvernorat de Tataouine à
la frontière libyenne : sur les treize spécialités étudiées — cardiologie, neurologie, rhumatologie, ORL, gynécologie, pédiatrie, ophtalmologie, dermatologie, psychiatrie et autres — aucune n’est disponible à moins de 100 kilomètres, avec une moyenne de 118 kilomètres. La délégation voisine de Remada présente un profil comparable à partir de 50 kilomètres.

Six gouvernorats sans neurologue, six sans rhumatologue

À l’échelle nationale, le même constat se répète pour deux disciplines entières. Kébili, Tozeur, Kasserine, Tataouine, Siliana et Le Kef — six gouvernorats qui totalisent 1,41 million d’habitants, soit près de 12 % de la population tunisienne — n’ont aujourd’hui aucun neurologue référencé, ni à l’hôpital ni en cabinet privé. Tozeur, Kébili, Gafsa, Kasserine, Tataouine et Siliana, six gouvernorats également mais pas tout à fait les mêmes, soit 1,56
million d’habitants, n’ont aucun rhumatologue référencé. À Tozeur, la délégation de Hazoua est à 209 kilomètres du rhumatologue le plus proche.

Généralistes et pharmacies : le socle de base tient partout

La cartographie montre aussi qu’un accès de base reste garanti sur tout le territoire : aucune des 264 délégations n’est à plus de 16 kilomètres d’un médecin généraliste, avec une distance moyenne de 2,8 kilomètres. Les pharmacies suivent la même logique, avec une distance moyenne de 3,3 kilomètres et une couverture, jour et nuit, dans l’ensemble des délégations. Le problème se concentre donc sur l’accès au spécialiste, pas sur l’accès aux soins en général.

Le secteur public ne compense pas systématiquement le privé

Les données ne confirment pas l’idée que l’hôpital public viendrait automatiquement au secours des zones désertées par le privé. En rhumatologie, la distance jusqu’au praticien le plus proche à Tozeur est déjà de 181 kilomètres tous secteurs confondus, et grimpe à 239 kilomètres en ne comptant que les hôpitaux publics. Des équilibres locaux inversés existent malgré tout : à Siliana, aucun cardiologue n’exerce en cabinet privé mais quatre
sont présents à l’hôpital ; à Tataouine, c’est l’inverse, aucun à l’hôpital mais deux en privé.

Des conséquences déjà visibles dans les parcours de soins

Ces écarts géographiques ne restent pas abstraits. Selon les données MICS 2023 reprises par la Banque mondiale, 59,6 % des femmes du Centre-Ouest avaient réalisé au moins quatre consultations prénatales, contre 88,6 % dans le Centre-Est. L’OMS relève que la mortalité maternelle peut varier jusqu’au double d’une région à l’autre. À
l’échelle nationale, environ 10 % de la population déclare avoir renoncé à consulter un professionnel de santé alors qu’elle en avait besoin, un renoncement plus fréquent hors du Grand Tunis et dans les ménages modestes.

Téléexpertise et IA : réduire la distance sans remplacer le spécialiste

Sina Connect situe cette cartographie dans une réflexion plus large sur les usages possibles de la télémédecine et de l’intelligence artificielle pour raccourcir, sans les remplacer, les parcours vers le spécialiste. Le programme Nejda, lancé par le ministère de la Santé pour l’orientation cardiologique d’urgence, a permis l’enregistrement de
plus de 3 000 patients et 2 280 interventions lors de sa première année de fonctionnement. La même logique — transmettre l’information utile au bon moment plutôt que déplacer systématiquement le patient — peut s’étendre à d’autres parcours de soins spécialisés.

« Cette cartographie n’est pas une critique, c’est un outil. Elle nous permet de savoir précisément où l’orientation vers un spécialiste doit s’accompagner d’une solution complémentaire — téléexpertise, consultation avancée, ou renforcement de l’offre locale. Notre rôle est d’aider chaque utilisateur à trouver le bon interlocuteur, même
dans un gouvernorat qui n’a pas de spécialiste référencé, en le rapprochant de la ressource la plus proche réellement disponible. »

— L’équipe Sina Connect

Méthodologie

L’analyse croise les bases du Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM) et du Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens de Tunisie (CNOPT) avec les 264 délégations tunisiennes et les résultats du recensement 2024 de l’INS. Les distances sont calculées à vol d’oiseau entre le centre de chaque délégation et le praticien le plus
proche. L’absence d’un praticien signifie qu’aucune entrée n’est référencée dans la base Sina Connect à la date de l’analyse ; il ne s’agit pas d’un flux administratif en temps réel.
Sources complémentaires : Banque mondiale, Health Financing in Tunisia · OMS, WHO Contribution in Tunisia 2019-2023 · Ministère de la Santé, programme Santé numérique

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here