Tribune | A défaut de relance économique, dépénalisons la migration extralégale

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Kaïs MABROUK

Au contexte politique tunisien tendu depuis une décennie s’est greffée une situation sanitaire mondiale inédite faisant ainsi démolir toute espérance en un avenir meilleur auprès de la population. Chaque nuit obscure, des dizaines d’embarcations de fortune quittent les côtes tunisiennes secrètement en direction du Nord dans l’espoir de trouver un travail, fuir une société, découvrir une Europe tant chantée dans la culture populaire… Pendant plusieurs années, la mission d’arriver à bon port était rude et seulement les réseaux expérimentés pouvaient garantir la tentative. Aujourd’hui, avec les technologies numériques, on sait se documenter, s’orienter et planifier une traversée. Un phénomène nouveau est né : la coopérative migratoire. Un groupe de personnes s’associe pour acheter un bateau de fortune et naviguer vers l’Eldorado.  La conséquence est une explosion spectaculaire des chiffres. En effet, malgré un arsenal sécuritaire et juridique digne d’un film hollywoodien, en l’espace d’une année seulement la migration extralégale a cru de 25% !

L’Italie et la Tunisie sont désabusées face à cette dynamique. Malgré les visites intempestives des ministres italiens pour rappeler à l’ordre nos pontes, malgré les moyens et équipements fournis aux services de sécurité côtière, malgré la prolifération des ONG pour dissuader notre jeunesse… rien à faire. Jamais aucune loi, ni aucune arme ne pourrait réprimer ou changer une volonté populaire ou un comportement sociétal. Aujourd’hui, nous voyons tous les mois, toutes les semaines, tous les jours, des jeunes et moins jeunes quitter nos terres maudites pour arriver en terre promise. Ce qui pousse ces candidats à la fuite n’est pas nécessairement la quête d’un avenir meilleur ou d’une herbe plus verte ailleurs, mais c’est qu’il n’y a plus rien à faire ici, plus rien à espérer, plus rien à en tirer, plus rien à attendre, plus rien à apprendre. Le constat est triste, mais les perspectives aussi bien pour les jeunes que pour les moins jeunes en Tunisie sont quasi inexistantes. Non seulement l’ascenseur social que représentait l’école ne fonctionne plus, mais il est devenu nauséabond avec des scandales à répétition. À ceci s’ajoute le taux de chômage en constante évolution (18,6%), en particulier pour les diplômés du supérieur. Donc au final, si vous n’êtes pas nés dans la bonne ville, au sein de la bonne famille, si vous restez en Tunisie, vous avez le choix entre devenir mendiant ou esclave.

Il n’est jamais évident pour un être humain de quitter ses proches, sa terre natale, ses amis, ses odeurs et ses parfums. La décision que chaque jeune Tunisien prend pour affronter la mer, la mort et l’amertume dans l’espoir d’un hypothétique avenir meilleur n’est pas aussi intuitive que le prétendent les chroniqueurs. La décision ferme et irréversible de partir est le résultat d’une suite d’échecs et d’un processus de réflexion rongeant le mental. Dans tous les cas, le péril est inévitable. Soit c’est l’esprit qui le hante, soit c’est la mer qui l’engloutit, soit une fois arrivé c’est la culture européenne qui le transmute. Conséquence, plus rien ne l’arrête et tout est permis pour s’acquitter d’un aller sans retour.

Sous la pression des accords internationaux, en particulier avec l’Europe, nous réprimons fortement nos compatriotes désireux de quitter solennellement notre territoire vers l’Italie où les autres pays européens. Divers moyens et multitudes de routes sont empruntés aujourd’hui, mais toujours dans la précipitation et dans la prise de risques. Chaque fois qu’ils sont détectés en mer par les garde-côtes, une chasse-poursuite est déclenchée. Le nombre de morts en mer Méditerranée a doublé en un an. Nous avons tendance à vouloir les confondre avec des criminels alors qu’il s’agit de nos amis, des membres de nos familles, de nos collègues, voisins, élèves, etc., alors qu’aujourd’hui nos forces de l’ordre sont autorisées à tirer à balles réelles sur nos compatriotes qui tentent de franchir les frontières discrètement en omettant l’un des droits de l’homme universel et fondamental: «Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien…»

Depuis la révolution, j’ai vu un nombre incalculable de mouvements en Tunisie qui cherchaient à dépénaliser tel ou tel domaine : dépénalisation du cannabis, dépénalisation de l’homosexualité, dépénalisation du radicalisme … mais personne n’ose défendre ces milliers de jeunes qui finissent en nourriture aux poissons dans les fonds marins ou en prison avec pour seul crime la fuite de l’incompétence de son élite incapable de créer des emplois, inapte à créer de la richesse, impuissante pour supprimer les visas ….

L’Europe a toutes les raisons de ne pas accueillir les migrants sur son territoire mais nous avons également le devoir absolu d’assurer la sécurité de nos compatriotes au départ du nôtre. À défaut d’une offre sérieuse, chacun a le droit de voyager et de quitter son pays. Il s’agit d’êtres humains et ils ont droit à une embarcation respectable, sécurisée, normalisée et accessible. Pour cela, il faudrait légaliser les départs sans visas au préalable et structurer ces services. Ensuite, libre aux Italiens ou aux autres pays européens de les recevoir ou non et de les juger ou non.

À travers cette tribune, j’appelle l’État tunisien et les organisations nationales à ouvrir le débat et à réfléchir sérieusement au sujet.

Le paradoxe est qu’une fois que nos compatriotes arrivent sur la rive nord de la Méditerranée, ils sont accueillis bras grands ouverts dans des camps de concentration luxueux. Le tableau qu’on reflète au monde de cette situation est que nous sommes les bourreaux d’un enfer à ciel ouvert et eux les anges gardiens à l’entrée du paradis. Je pense sincèrement que le débat mérite d’être sérieusement posé et sans tabou. Nous devrions prendre part dans la résolution de ce problème et cesser d’attendre continuellement les mesurettes européennes. Face à la volonté migratoire, le modèle d’une Tunisie en prison à ciel ouvert n’est plus soutenable. Une stratégie différente en rupture avec celle de la répression, de la prison, et des menaces physiques devrait être mise en œuvre afin de garantir à nos compatriotes une dignité minimale en attendant de trouver d’autres solutions économiques et sociétales.

K.M.

*Universitaire

Texte paru dans le journal La Presse

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