
La guerre au Moyen-Orient expose la Tunisie à un choc exogène dont l’amplitude dépendra directement de l’évolution du prix du pétrole et de l’énergie, du renchérissement des denrées alimentaires importées et de l’explosion des coûts logistiques maritimes, selon une note de conjoncture économique publiée par MAC SA. L’intermédiaire en bourse tunisien présente trois scénarios, dont le plus probable à court terme prédit un déficit budgétaire retrouvant les niveaux de 2021 et des réserves de change tombant à 76 jours d’importation.
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, le prix du baril de Brent de la mer du Nord s’est envolé de près de 60 %, passant de 60 dollars le baril à plus de 116 dollars. Le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondial, est à l’origine de ce choc immédiat sur les marchés énergétiques, souligne la note intitulée « Tunisie – Impact du conflit au Golfe Persique ».
Parallèlement, les attaques des Houthis au détroit de Bab-el-Mandeb ont contraint les grandes compagnies maritimes à contourner le cap de Bonne-Espérance. Cette manœuvre allonge les traversées de deux semaines, provoque un triplement des primes d’assurance et fait chuter le trafic maritime dans la zone à moins de 10 % de son volume habituel.
Enfin, la perturbation des chaînes d’approvisionnement, entraînant des retards attendus dans la livraison de composants électroniques, de machines industrielles et de matières premières.
La Loi de Finances 2026 avait retenu un prix de référence du baril à 63,3 dollars, rappelle MAC SA qui a modélisé trois scénarios pour mesurer l’écart entre cette hypothèse initiale et la réalité du marché :
- Scénario conservateur : 69 dollars le baril, avec une prime de risque faible.
- Scénario intermédiaire : 84 dollars, correspondant à un blocus prolongé d’Ormuz.
- Scénario de stress géopolitique : 100 dollars, soit le niveau de 2022.
Les grandes banques internationales anticipent une prime de risque géopolitique comprise entre 11 dollars selon Goldman Sachs et 25 dollars selon Barclays par baril, avec un prix central compris entre 71 et 85 dollars pour le reste de l’année.
Le principal canal de transmission budgétaire passe par les subventions versées à la STIR pour les produits raffinés et à la STEG pour le gaz naturel. En 2025, ces subventions brutes ont atteint 5 719 millions de dinars. La note précise qu’il convient de distinguer subventions brutes et subventions nettes, les droits et taxes sur les produits pétroliers représentant près du quart des recettes de ventes, soit environ 1 960 millions de dinars collectés en 2025.
Ainsi, les subventions nettes pour les produits pétroliers s’établissaient à 184 millions de dinars en 2025, contre 2 144 millions de subventions brutes versées à la STIR. L’essence et le gasoil étant en réalité taxés nets, seuls le fioul lourd et les bouteilles de GPL font l’objet d’une subvention effective.
Dans le scénario intermédiaire à 84 dollars le baril, les subventions nettes de l’État pour l’énergie atteindraient 3 386 millions de dinars, contre 1 202 millions en 2025. Cela représente une hausse de 2 183 millions de dinars, soit l’équivalent de 146 millions de dinars supplémentaires par dollar de hausse du baril. Le déficit budgétaire retrouverait ainsi les niveaux de 2021, soit 7,3 % du PIB. Dans le scénario de stress à 100 dollars le baril, l’impasse budgétaire dépasserait 16 milliards de dinars. Les emprunts nets de l’État auprès de la Banque Centrale de Tunisie excéderaient 13 milliards de dinars, soit 9 % de la masse monétaire M3, approchant le plafond communément admis pour financer l’ensemble de l’économie, au détriment du financement du secteur privé.
La Tunisie produit moins de 36 % de sa consommation pétrolière nationale. En 2025, le déficit énergétique a atteint 11 milliards de dinars à 69 dollars le baril, représentant la moitié du déficit commercial total. Le déficit courant s’est établi à 8,3 milliards de dinars en 2025, soit 4,7 % du PIB, un niveau que la note juge limite au regard des capacités de financement en devises.
Selon les estimations de MAC SA, les réserves de change tomberaient à 76 jours d’importation dans le scénario intermédiaire et à 66 jours dans le scénario de stress. Ce seuil est jugé insuffisant par les créanciers internationaux, dans un contexte où la dette extérieure à court terme représente l’équivalent de 50 milliards de dinars. Des pressions sur le taux de change du dinar seraient inévitables, aggravant l’inflation importée dans une économie déjà fragilisée par une croissance monétaire liée au financement direct du budget par la BCT.
Au-delà de l’énergie, la note souligne l’exposition de la Tunisie à la hausse des prix alimentaires. La hausse du prix du gaz naturel renchérit directement la production d’engrais azotés. Lors du choc de 2022, les prix des engrais avaient triplé sur certains marchés. Une réduction de 10 % de leur usage mondial pourrait entraîner une chute de 5 à 8 % de la production mondiale de céréales.
La Tunisie, importatrice nette de céréales pour 4 milliards de dinars, d’huiles végétales pour 0,7 milliard de dinars et de sucre pour 0,6 milliard de dinars, serait directement exposée. À titre de référence historique, la guerre en Ukraine avait provoqué en 2022 une hausse du pétrole de 42 %, du gaz naturel de 150 %, des céréales de 18 %, des huiles végétales de 33 % et du sucre de 5 %.
Concernant la logistique, les tensions actuelles sur les routes maritimes Est-Ouest font doubler, voire tripler, les coûts de transport et d’assurance, qui représentent en temps normal environ 10 % de la valeur des importations. Cette situation pénalise particulièrement les PME tunisiennes, qui ne disposent ni de la capacité financière pour absorber ces surcoûts ni d’un accès facilité au crédit bancaire à court terme.
MAC SA s’appuie sur le précédent du choc ukrainien de 2022 pour calibrer l’impact sur la croissance qui avait fait chuter la croissance du PIB de 4,7 % en 2021 à 0,2 % en 2023, soit une perte cumulée d’environ 8 points sur trois ans. Le choc actuel fait peser un risque de stagnation ou de croissance inférieure à 1 % par an en 2026-2027, selon la même source.
Les contraintes budgétaires liées à la hausse des prix de l’énergie et des denrées alimentaires importées réduiraient la capacité d’investissement public. Les surcoûts de la logistique maritime et les perturbations d’approvisionnement pèseraient sur l’activité industrielle et commerciale.
Le ralentissement attendu de l’Union européenne, principal débouché des exportations tunisiennes dans le textile, la mécanique et l’électrique, se traduirait par une demande réduite.
Du côté des exportations, les gains potentiels restent limités selon la note. L’huile d’olive, qui avait bénéficié d’une hausse de 36 % lors du choc de 2022, tend aujourd’hui à la stabilisation en raison de la saturation des marchés italien et espagnol. Les phosphates et dérivés, qui avaient progressé de 50 % en 2022, sont exportés à des volumes qui demeurent à 40 % seulement du niveau de 2010.











