
Interview avec Alexandre Bilodeau, Ambassadeur du Canada en Tunisie
Pourquoi le Canada mise-t-il sur l’Afrique comme nouveau relais stratégique de croissance ?
Pour le Canada, l’Afrique est un marché, un continent et un ensemble de peuples d’une grande importance. Avec la Tunisie, bien que nous ne soyons pas voisins géographiquement, nous sommes proches à bien des égards, notamment par la langue, l’histoire et la diplomatie, depuis l’établissement de nos relations diplomatiques en 1956. Le potentiel du pays et du continent est considérable, notamment sur le plan démographique, avec une population en forte croissance, ainsi que par l’importance de ses ressources naturelles, il constitue donc un partenaire incontournable pour le Canada.
Dans un contexte de recomposition géopolitique, avec cette rupture dans l’ordre mondial, le Canada, comme le reste du monde, est confronté à des tensions commerciales, notamment liées à l’impact des tarifs imposés par les États-Unis. Le Canada s’est donc engagé dans une stratégie de diversification commerciale qui vise à réduire la part de ses exportations vers les États-Unis, passant de 75% à 65 % ou 60 % d’ici cinq ans. Concrètement, en ce qui concerne l’Afrique, cela se traduit par un objectif de doublement de nos exportations d’ici 2030.
Mais l’Afrique n’est pas un nouveau terrain pour le Canada qui a toujours accordé une importance primordiale au continent. Avons-nous toujours été à la hauteur de nos ambitions dans cette relation ? Je pense que non. Il y a toujours eu le sentiment que nous pouvions faire plus et faire mieux, non seulement sur le plan commercial, mais aussi sur les plans diplomatique et partenarial.
Que va-t-il changer concrètement pour renforcer ces liens, notamment dans le cadre de la première Stratégie mondiale du Canada pour l’Afrique ?
Notre Stratégie Afrique constitue le cadre dans lequel nous allons chercher à diversifier nos engagements, nos partenariats et notre coopération commerciale.
Nous avons fixé 5 domaines stratégiques, alignés sur l’Agenda 2063 de l’Union africaine, qui s’appuient sur de nombreuses consultations avec des parties prenantes africaines, canadiennes et internationales. Cette Stratégie prévoit de consolider les partenariats en matière de paix et de sécurité, ainsi que l’appui au multilatéralisme, un principe essentiel tant pour le Canada que pour la Tunisie et de nombreux pays africains. Il s’agira également de réduire la pauvreté, soutenir le développement économique, autonomiser les jeunes, apporter une aide en cas de crise humanitaire et d’adaptation au climat.
Le Canada est l’invité d’honneur de FITA 2026, symbolisant le renforcement de la triangulation Canada–Tunisie–Afrique. Comment le Canada souhaite-t-il traduire cette présence ?
Lorsque nous avons été contactés par Anis Jaziri, président-fondateur du Tunisia Africa Business Council (TABC), sa visite et son invitation sont arrivées vraiment à point nommé. La FITA représente une opportunité extraordinaire, dans la mesure où l’un de ses principaux objectifs est de positionner la Tunisie comme une porte d’entrée vers l’Afrique dans une logique de triangulation. C’est également une occasion en or pour se rapprocher de nombreux pays africains, dont les membres de la ZLECAf, avec lequel nous souhaitons renforcer notre engagement, ainsi que des partenaires non africains également invités.
Mais nous notons que l’un des principaux défis concerne la connaissance qu’ont les entreprises canadiennes de la réalité tunisienne et africaine. C’est précisément là qu’un travail peut être mené, en collaboration avec nos collègues diplomates tunisiens, afin d’améliorer cette compréhension. La participation d’une délégation canadienne à la FITA, composée, nous l’espérons, d’une quinzaine d’entreprises, voire davantage, permettra d’offrir à ces sociétés une plateforme de rencontres directes avec des entreprises africaines, des représentants gouvernementaux et divers acteurs économiques, afin de créer des liens et de mieux faire connaître le potentiel des marchés africains.
Quel bilan dressez-vous aujourd’hui de la coopération entre le Canada et la Tunisie et quelles sont vos priorités pour la renforcer ?
En termes d’échanges, le commerce bilatéral entre le Canada et la Tunisie s’élève à environ 400 millions de dollars par an, soit près de 850 millions de dinars. La balance commerciale est actuellement favorable à la Tunisie, notamment grâce aux exportations de produits agroalimentaires comme l’huile d’olive et les dattes.
Nous comptons une quarantaine d’entreprises canadiennes implantées en Tunisie, principalement dans les services et les technologies de l’information, parfois en sous-traitance de services professionnels, parfois dans le développement de solutions technologiques. À l’échelle du continent, leur nombre se chiffre probablement en centaines, sinon davantage.
Nous ambitionnons d’augmenter la présence de ces entreprises et de renforcer les échanges avec les acteurs et les autorités. Pour cela, nous nous appuyons sur la Chambre de Commerce et d’Industrie Tuniso-Canadienne (CCITC) et le Réseau Tuniso-Canadien Des Affaires (RTCA), qui œuvrent depuis des années à soutenir cette coopération. Le RTCA, créé en 2019, au sein de l’Ambassade, est composé en grande partie de Tunisiens, souvent binationaux, chercheurs, entrepreneurs ou cadres, qui souhaitent mettre à profit leurs liens pour développer les relations économiques, mais aussi culturelles, entre les deux pays.
Nous mettons également en place de nombreuses initiatives dont la plus récente est l’évènement « Destination Canada – Forum Mobilité », qui a eu lieu pour la 1ère fois en Tunisie cette année, offrant une opportunité à plus de 3 000 Tunisiens qualifiés, sélectionnés sur dossier parmi plus de 10 000 candidatures, ce qui est très impressionnant. Il s’agit là d’un autre axe très concret sur lequel nous travaillons afin de faciliter la mobilité des Tunisiens et des Canadiens, et de renforcer ce tissu humain qui constitue le socle de notre diplomatie bilatérale. Le Canada étant un pays d’accueil multiculturel, abrite d’importantes diasporas africaines, dont une communauté tunisienne significative, estimée entre 40 000 et 60 000 personnes, essentiellement installée à Montréal, qui entretient des liens très forts avec la Tunisie et dont beaucoup reviennent régulièrement, que ce soit pour les vacances ou pour développer des projets.
Quels secteurs prioritaires identifiez-vous ?
Le premier est celui des Technologies de l’Information et de la Communication, auquel j’associerais l’intelligence artificielle, appelée à transformer profondément de nombreux secteurs. À titre d’exemple, lors de l’événement « ALL IN » sur l’intelligence artificielle, organisé à Montréal, la délégation tunisienne était la plus importante, reflétant à la fois l’intérêt et le potentiel de la Tunisie dans ce domaine.
Parmi les autres secteurs prioritaires figurent les sciences de la santé, que ce soit en matière de technologies, de formation, de pratiques ou d’équipements.
L’énergie non renouvelable mais surtout l’énergie propre et les technologies propres constituent également un axe majeur, puisque la Tunisie est bien positionnée pour relever les défis énergétiques en Afrique. Le potentiel est important, il doit être structuré et soutenu par des financements adéquats, mais il est bien réel.
L’éducation est un pilier essentiel entre les deux pays. Plusieurs établissements en Tunisie ont déjà adopté des programmes d’études canadiens, notamment ceux de l’Ontario, du Québec ou du Nouveau-Brunswick. Il s’agit donc d’une véritable exportation de curricula canadiens dans des écoles tunisiennes. Il existe également des projets de délocalisation, le Collège LaSalle, par exemple, propose aujourd’hui un système d’enseignement québécois ou encore l’Université Centrale qui est la première en Afrique à obtenir l’accréditation de l’Association Canadienne des Écoles de Sciences Infirmières (ACESI). Cette reconnaissance garantit des normes de formation internationales pour la Licence en Sciences Infirmières, facilitant la reconnaissance des diplômes et la mobilité internationale des étudiants. La coopération fonctionne également dans l’autre sens, avec un accueil important d’étudiants tunisiens dans les établissements d’enseignement canadiens.
Comment le Canada se positionne face à la Chine, à l’Europe ou à d’autres acteurs historiques ?
Notre approche n’est pas de nous positionner comme un concurrent. Les opportunités sont suffisamment vastes et les besoins en développement économique et en investissements sont considérables, en Afrique comme en Tunisie.
Il faut aussi rester réaliste, la Tunisie ne sera probablement pas, dans les 10 à 15 prochaines années, l’un des principaux marchés du Canada. Mais il est tout à fait possible d’augmenter le nombre d’entreprises canadiennes présentes, de renforcer les partenariats et d’accroître les échanges commerciaux bilatéraux. Dans des secteurs en forte croissance comme l’intelligence artificielle, les technologies ou les solutions innovantes, il existe suffisamment d’espace pour plusieurs acteurs sans logique de confrontation. La Chine est un acteur incontournable du commerce international, c’est une évidence, presque une banalité, compte tenu de la taille de son marché, de l’ampleur de ses moyens et de ce qu’elle est en mesure d’offrir.
Cela dit, un pays comme le Canada arrive avec une valeur ajoutée, je pense, qui est très attrayante pour l’Afrique et pour la Tunisie en particulier. Il y a le lien linguistique, mais aussi un lien de valeurs, ainsi que l’importance que nous accordons au respect du droit international. Lorsque vous faites affaire avec le Canada, ou lorsque le Canada s’engage avec vous, vous travaillez avec un partenaire qui tient à fonctionner dans le respect des règles. Nous ambitionnons de nous positionner comme un partenaire complémentaire, avec une approche fondée sur un partenariat d’égal à égal, dans le respect mutuel et dans une logique de bénéfices partagés, pour une alliance win-win, plutôt que comme un compétiteur.
Notre engagement avec l’Afrique et en Tunisie s’inscrit sur le moyen et le long terme, et cette approche tient aussi compte des leçons du passé. Le Canada a parfois connu des phases d’engagement suivies de périodes de recul, que ce soit sur les plans politique, diplomatique ou commercial. Aujourd’hui, il existe une réelle prise de conscience de la nécessité de s’inscrire dans la durée.











