Fatma Rekik : «Aujourd’hui, le secteur agricole tunisien fait face à trois grands challenges.»

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Fatma Rekik PDG de Stifen Group

Entretien avec Fatma Rekik, PDG de Stifen Group.

Quand on parle du Groupe Elloumi, on pense à l’activité câble et câblage et à l’entreprise historique du groupe Chakira. Comment êtes-vous arrivés à l’activité agroalimentaire… ?

Le groupe Elloumi a été fondé en 1946 par M. Mohamed Taoufik Elloumi lorsqu’il a créé la première entreprise d’installation électrique sous le protectorat français. Au moment de l’indépendance, il a racheté toutes les entreprises françaises dans son domaine. Il a participé à la reconstruction de la Tunisie en installant les lignes électriques entre les grandes régions et en participant à toutes les installations électriques du pays. 

Début des années 1960, il a créé la première usine de câbles électriques en Afrique «Chakira». Dans les années 1980, la deuxième génération de la famille Elloumi intègre le groupe et pousse vers la diversification, tout en restant dans le corps business, avec le développement de l’activité de production de faisceaux électriques et de câbles automobiles. 

Taoufik Elloumi a toujours souhaité développer une branche agroalimentaire dans le groupe et c’est sa fille Salma Elloumi, qui était à l’époque CFO et vice-président du groupe Elloumi, qui prend en main le développement de ce projet. C’est ainsi qu’en 1994 le groupe entre dans le secteur agricole et agroalimentaire en mettant en place une ferme pilote avec irrigation et fertilisation optimisées. 

En général, les opérateurs économiques vont de l’agriculture vers l’industrie. Nous avons fait le contraire, nous sommes passés de l’industrie automobile à l’agriculture… Notre expérience industrielle nous a permis d’appréhender le projet de la façon la plus rationalisée et optimisée possible et d’implanter au niveau de la gestion de l’exploitation agricole les «best practice». Nous avons mis en place toutes les normes de sécurité, d’hygiène, de qualité et de traçabilité à tous les niveaux de l’exploitation agricole. Et très vite, nous nous sommes rendu compte que pour plus de rentabilité, il fallait se diriger vers l’industrie agroalimentaire. 

En 2000, un leader mondial du Yaourt nous sollicite pour produire de la fraise surgelée en IQF. Nous n’avons pas hésité à investir dans une ligne de surgélation performante et capacitaire pour pouvoir desservir le marché européen avec la création de Stifen Industrie. En 2001, nous investissons dans une ligne industrielle de deuxième transformation de fruits et créons la société Stifen Fruit. A ce moment-là, Mme Salma Elloumi décide d’investir dans la recherche et le développement. Elle fait appel à des experts internationaux de la R&D dans notre domaine afin qu’ils assurent la formation de nos techniciens et ingénieurs de notre équipe R&D. 

Aujourd’hui, l’activité agroalimentaire du Groupe est une activité entièrement intégrée, du plant jusqu’au produit fini, assurant une traçabilité parfaite de nos produits. Et notre centre de Recherche et Développement est 100 pour cent tunisien avec une majorité d’ingénieurs femmes.

Quels sont les avantages d’une activité intégrée et quelles pourraient être les menaces ?

Aujourd’hui l’activité principale de Stifen Groupe est la deuxième transformation de fruits. Cette activité consiste à produire des préparations de fruits, des confitures, des sirops, des toppings, des sauces, etc. Les fruits surgelés représentent la part la plus importante de nos matières premières pour la préparation de fruits ou pour notre confiture «La Fruitière». C’est le sourcing en fruits surgelés qui est intégré.

L’intégration verticale a en général pour objectif de capter la valeur ajoutée, d’avoir des coûts inférieurs à ses concurrents et de réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs. Elle permet de se prémunir contre les échecs du marché mais elle ne peut se faire tout azimut. En effet, une entreprise ne peut pas intégrer toutes les activités en amont. Beaucoup d’entreprises, qui étaient performantes sur leur métier d’origine, ont échoué en essayant d’intégrer l’activité de leurs fournisseurs. L’intégration a un coût important et engage des frais généraux excessifs ce qui peut toucher à la rentabilité de la société. Intégrer une activité n’est pas intéressant si on n’a pas la taille critique pour rentabiliser l’outil industriel.

Dans le cas de Stifen, ça n’aurait aucun sens que nous intégrions la partie arôme, l’investissement serait trop lourd avec, à l’entrée, des barrières technologiques importantes. Aujourd’hui, de grands acteurs dans ce domaine ont le monopole du marché à l’échelle internationale. Développer une relation de partenariat long terme avec des fournisseurs privilégiés est la meilleure solution dans ce cas-là.

Que pensez-vous du secteur agricole en Tunisie ?

Aujourd’hui, le secteur agricole tunisien fait face à trois grands challenges : des ressources limitées en eau, un problème de moyens et une restructuration nécessaire du secteur.

La Tunisie dispose de ressources limitées en eau, nous sommes en moyenne à 450 m3 par habitant par an, en dessous du seuil du stress hydrique de 500 m3. Nous utilisons 95 pour cent des eaux mobilisables, ce qui montre que nos ressources supplémentaires en eau sont bel et bien limitées. En plus, la contrainte de la salinité de la nappe phréatique s’aggrave avec la surexploitation des ressources souterraines et la baisse de la nappe. Pour économiser l’eau, plusieurs solutions sont à nos portées telles que l’installation de systèmes d’irrigation goutte à goutte, l’utilisation des eaux non conventionnelles, le dessalement de l’eau de mer, le travail sur des variétés agricoles qui tolèrent les sels et qui consomment moins d’eau. Nous devons toujours privilégier une activité agricole qui s’adapte à nos régions, la culture des olives est par exemple l’une des cultures les plus adaptée à notre climat.

L’agriculteur est le maillon faible de la chaîne de valeur. L’eau, l’énergie, les produits phytosanitaires sont chers. L’investissement est cher. Les petits agriculteurs ont besoin d’être soutenus. Pour pratiquer une agriculture moderne, il faut avoir de grandes surfaces et réaliser des économies d’échelles. Plus de 90 pour cent des agriculteurs ont moins de 5 hectares et le taux d’adhésion aux SMSA est inférieur à 15 pour cent. Les SMSA ou coopératives de services agricoles sont trop petites de façon générale pour être efficaces, indépendantes et pour recruter. L’organisation en grandes coopératives atteignant une taille critique suffisante pour être rentable est la meilleure solution pour aider ces agriculteurs à faire face à leurs difficultés. 

Le problème de moyens se répercute directement sur notre productivité. Notre agriculture aujourd’hui n’est pas une agriculture de production et ceci même dans nos secteurs les plus florissants tels que la datte et l’huile d’olive. Quand on compare la productivité d’un palmier californien à un palmier du sud tunisien, on peut passer du simple au double. Dans les régions semis arides en Tunisie, nous avons en moyenne 25 oliviers par hectare contre 250 oliviers par hectare en Espagne.

Le développement agricole régional est aujourd’hui centralisé au niveau du ministère. Décentraliser cette gestion en allouant un budget à des directions régionales qui piloteraient des projets régionaux pourrait augmenter les chances de succès de ces projets. Pour assurer un soutien et un encadrement technique plus rapprochés aux agriculteurs, le développement d’organisations professionnelles et de fédérations, est aussi nécessaire. Ces fédérations professionnelles agricoles auraient des contrats programmes et feraient alors le suivi et l’aide technique aux agriculteurs. Une organisation tripartite composée d’une organisation professionnelle, d’un conseiller technique privé (évalué sur l’amélioration de la productivité chez ses clients) et du ministère serait la configuration idéale. 

Que pensez-vous de la politique tarifaire tunisienne dans le secteur agricole et agroalimentaire ?

Les pays ont en général un objectif d’autosuffisance alimentaire. En Tunisie, des organismes spécialisés réalisent les opérations commerciales considérées comme stratégiques. Des droits de douanes importants sur les fruits et légumes sont appliqués pour protéger les producteurs locaux de la concurrence. Il est important de protéger les cultures de première nécessité telles que le lait, les céréales, l’huile, la tomate, il en va de la souveraineté de notre pays. En revanche, pour des cultures ou des productions non vitales, il serait plus favorable de laisser agir la concurrence afin de voir notre agriculture ou notre industrie se développer. Le protectionnisme doit être temporaire et limité, car il favorise des prix élevés contrairement à la concurrence qui fait pression sur les prix à la baisse. Il n’y a pas d’amélioration de la productivité, de la qualité et de l’innovation sans concurrence.

Aujourd’hui, nous ne sommes pas compétitifs sur le marché international puisque en plus de productivités moins importantes que nos concurrents nos produits agricoles sont taxés à l’exportation en Europe. 

Les droits de douane et les droits de consommation sur les intrants de l’industrie agroalimentaire ont beaucoup augmenté ces dernières années (arômes, colorants, fruits surgelés, etc.) Ceci a pour conséquence l’augmentation des prix de nos produits manufacturés et inévitablement, altère la compétitivité de notre industrie agroalimentaire nous rendant plus vulnérable face à la concurrence étrangère.

Inciteriez-vous les investisseurs ou entrepreneurs à investir dans l’agriculture et l’agroalimentaire en Tunisie ?

La Tunisie offre des possibilités de développement agricole exceptionnelles, il faut se souvenir que la Grande Carthage a offert à l’humanité son premier véritable agronome, Magon, qui, avec ses 28 livres, a révolutionné l’agriculture antique, faisant de la Tunisie le plus grand exportateur de blé de l’époque. L’arboriculture a aussi une réputation qui a traversé les siècles et aujourd’hui encore, fruits et légumes de Tunisie gardent une saveur unique qui ne cesse d’étonner ceux qui la découvrent.

L’investissement pour qu’il soit rentable doit privilégier des variétés qui s’adaptent à la contrainte de salinité  de nos sols et à l’aridité de notre climat. Investir dans cette agriculture est aujourd’hui non seulement une opportunité, mais aussi un devoir pour les Tunisiens afin qu’ils puissent assurer la sécurité alimentaire des générations futures. Notre verdure légendaire doit le demeurer et à jamais, s’attacher à notre terre, la préserver (politique de protection de nos sols) et la faire fructifier doit être une priorité.

On sait tous que les biens de première nécessité, indispensables à la vie humaine, sont les produits alimentaires, les produits d’hygiène et les médicaments. Les secteurs de l’agroalimentaire et de la pharmaceutique sont les plus protégés contre les graves crises mondiales. On peut reporter ou annuler l’achat d’une voiture ou d’un bien immobilier mais on reste dépendant de la nourriture. La crise du Covid-19 nous l’a bien montré, le secteur de l’agroalimentaire a en majorité continué à produire tout en maintenant la sécurité de ses salariés, alors que des secteurs très performants tels que l’automobile, l’aéronautique et bien d’autres, depuis le début du confinement, connaissent une crise sans précédent et doivent réduire de façon significative leur activité. J’encourage fortement pour cette raison à investir dans le secteur agroalimentaire. Cette industrie doit avoir deux objectifs, le premier est de produire des biens alimentaires pour le marché local dont la qualité organoleptique et physicochimique est équivalente, sinon supérieure à celle des produits importés pour justement ne plus avoir à les importer.

Et le deuxième objectif, est la mise en valeur de nos produits, diversification de l’offre, conditionnement et emballage pour l’exportation.  Les produits issus de l’industrie agroalimentaire tunisienne doivent trouver leur place sur le marché international tels que les produits français ou italiens,  symbole de notre art culinaire tunisien. C’est déjà le cas pour l’huile d’olive et les dattes transformées, la Harissa et le thon, nous pouvons aussi le faire sur l’ensemble des autres activités du secteur.

Enfin, la Tunisie reste-t-elle un pays attractif pour les investisseurs étrangers ? 

À mon sens oui et aujourd’hui plus que jamais. La crise du Covid-19 a fait prendre conscience à l’Europe de sa dépendance sur certains biens de première nécessité vis-à- vis des fournisseurs Chinois. Je pense que beaucoup de pays vont sécuriser leurs approvisionnements en diversifiant leurs fournisseurs et en relocalisant certaines activités. Nous sommes les mieux lotis pour attirer les nouveaux projets d’investissements et ceci pour deux raisons. La première, incontestablement, est notre position centrale en Méditerranée à une heure de Rome, à deux heures de Paris et à l’extrême nord du continent africain. La deuxième raison est notre première richesse, le capital humain. Le Tunisien contemporain est le fruit de l’intégration successive d’apports humains et civilisationnels (Phéniciens, Romains, Vandales, Byzantins, Arabes, Espagnols, Turcs, Français…).

À sa fondation, la République tunisienne a investi dans l’alphabétisation, l’éducation, la formation, ce qui a contribué à la créativité des Tunisiens de s’épanouir. Aujourd’hui, ils sont innovants et aptes dans les domaines les plus avancés.

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6 Commentaires

  1. Un point de vue intéressant. Et démontre de l’expérience, de hautes qualifications et de la détermination.
    Cependant, je trouve qu’il y a un manque de maîtrise et donc, des contradictions dans cette analyse. (Pour exemple : Stress hydrique Vs exploitation intensive – Aider les petits agriculteurs Vs Économie d’échelle … )
    Cette vision pourrait s’enrichir et gagner en pertinence en prenant du recul vis-à-vis des généralités et dogmes endoctrinés des années 1990 et 2000. Ces dogmes qui montrent leurs limites aujourd’hui.

    • Au contraire les propos cités dans lninteview sont cohérents, l intensification concerne les oliviers plantés en sec en semi aride, 250 en espagne contre 25 chez nous, il y a de la marge pour augmenter la production sans la consommation de resssouces hydriques souterraines ou barrage…si les petits agriculteurs se regroupent en coopératives
      ils pourront realiser des économies d échelles…

      • Pour l’intensification, il faut de l’eau alors que ce élement precieux n’est pas présent dans ces régions arides et semi-arides.
        L’etat doit interdire par une loi la cultivation des especes et variétés devoratrice de la nappe phréatique, on doit se concentrer sur des cultures moins exigentes en eau d’irrigation et adaptées aux conditions climatiques de la Tunisie (olivier/amandier/pistaches, orge etc..).
        Le probleme en Tunisie, c’est l’absence des filières et des coopératives à grande échelle où les agriculteurs peuvent se regrouper et éviter ainsi de mettre l’agriculture comme proie facile aux samsaras qui engoultissent ces sacrifices

  2. Analyse critique des principales contraintes du secteur agricole en Tunisie. Je me permet de rajouter quelques difficultés
    1. Le coût élevé de l’énergie (carburants et électricité), des intrants, et des équipements
    2. le manque d’eau de qualité convenable,
    3. Morcellement et la complexité des statuts fonciers des terres agricoles,
    3. Faible capacité d’investissement des agriculteurs, le coût élevé des crédits
    4. Le changement climatique (aridité, salinité, érosion),
    5. Urbanisation galopante au dépend des terres arables,
    6. Faible intergration des jeunes diplômés des formation agronomiques dans le domaine de la production agricole,
    7. Nnon strucration (de structration) des circuits de commercialisation des produits agricoles,
    8. lourdeur administrative des mécanismes d’appui pour l’installation des jeunes diplômés dans le domaine agricole, le manque d’encadrement technique ciblé pour les différentes activités agricoles, la faible réactivité des institutions publiques pour répondre aux besoins spécifiques des agriculteurs, 9. faible mobilisation des ressources de l’état pour le maintien de l’infrastructure agricole (pistes agricoles, réseaux de drainage, protection contre l’érosion et désertification, manque d’entretien des canaux et grandes conduites d’acheminement des eaux aux périmètres publiques irrigués, faible taux d’eletrification)….

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